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Ma chère C.,
J’ai seulement envie de t’écrire ça : aujourd’hui nous sommes le 14 février.

Un 14 février, j’avais chevroté 50… 50, c’est bien ? tout en haut de l’escalier de notre maison, la tête passée dans la salle de bains. Toi et moi seuls savons de quoi ce « 50 » est le nom. Et d’ailleurs ce n’était peut-être pas le 14 février, parce que le 12, Antoine Dénériaz avait gagné la descente olympique et ce jour-là, on le tenait déjà, notre « 50 ». Mais qu’importe, même si ce n’était pas le 14, c’était un 14 février.
Les 14 février sont partout.
Un 14 février, il y a des années, mon père est mort. Il a rejoint les Cosaques Zaporogues et par-delà les rapides, son esprit d’homme libre nous tient en éveil.
Un 14 février aussi, cinq jours après l’incendie, nous avons trouvé la force de nous relever et nous avons dit C’est l’esprit du 14 février.
Etre libres pour être forts. N’est-ce pas cela que nous voulons ?

Aujourd’hui, un 14 février, je me suis souvenu qu’un jour nous avions écrit sur une affiche Dites au monde que vous le grandissez. Cette affiche, nous l’avions imprimée dans notre petite fabrique, et nous en avions fait notre Manifeste.
Dire au monde ? Pour y échapper je me trouve pourtant tous les prétextes.
C’est à Matteo que Guillaume répète Ne te jette pas, la musique s’écrit sur du silence. Mais c’est moi qui l’entends. Je le prends pour moi. Ça m’arrange bien.
Ah, je fais le silence, ça oui ! Je dis Je me prépare. Pré texte. Je ne me jette pas, non… J’attends longtemps la première note… Tellement longtemps… Mon Désert des Tartares…

Et puis l’autre jour à la Méjanes, comme un signe, il y a eu ce volume de Naguib Mahfouz : Dérives sur le Nil. Dans les méandres du fleuve fécond, en remontant contre le courant, j’y ai retrouvé la source, le souffle du récit que nous voulons faire surgir. Cela disait simplement Maintenant, tu as assez trainé.

Alors je te le dis : nous sommes le 14 février, et j’ai décidé que le silence pouvait bien attendre.

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On a donc remonté le Nil, c’est-à-dire que l’on a nagé à contre courant suivant le cours mais bravant le flux, dans la ligne d’eau mais contre le sens du flot.

On a barboté au bord du Nil, humant cet horizon nouveau, vent dans le dos, on a à peine osé mettre le bout du pied dans l’eau.

On a crapahuté au bord du Nil, n’oubliant jamais ce qu’il nous était autorisé de faire mais prenant le sentier transverse, là la dune, là le village nubien, là le terrain de foot où des matchs se sont improvisés, là le sable chaud les chiens errants nos chants dans la nuit le feu le ukulélé de zoé la kemangeh de nos amis improvisés.

Dans la maison, sur le sol poussiéreux, nous avons bu des karkadés, à la terrasse du café pendant le marché nous avons joué au domino puis nous nous sommes éclipsés – ce besoin prégnant, tenace d’être à un moment uniquement toi et moi – nous avons déambulé dans les rues, seuls, tous les deux, remplissant les poches de nos sacs de cumin de dattes d’hibiscus et la pierre à mica que ce gardien du temple m’a donnée.

Un lieu de pierres à mica ! Pas une graine pure dans les barbes du vent. Et la lumière comme une huile. –

Tu connais mes doutes sur le voyage, cette peur de notre regard amusé et faussement innocent et franchement condescendant.

Tu connais mes moqueries sur ces faux aventuriers qui te racontent le Tibet ou la petite échoppe chez les pakistanais avant de retourner sous leur couette dorée.

Ce fut longtemps un sujet qui nous a séparés, tu te souviens comme moi de la première fois où nous avons abordé le sujet, avenue Jules Ferry à Malakoff, il y a de ça des années.

Mais tu m’as convaincu, et je t’ai vu, toi que Mohammed a appelé jm l’égyptien, notre fils à l’aise avec son ballon au milieu des gamins nubiens apprenant à leur dire OM droit au but et répondant fièrement Choukran à chaque accolade.

J’ai aimé te suivre sur ce qui est un peu ta terre, où tu as posé tant de ce que tu es, lâcher ce qui nous abîme tellement ici, apprendre à puiser à mon tour chez misr la fière la force des vivants. Alors je te le dis : متشكر mon ami.

Si je te parle de ça ici, c’est pour te donner l’idée de ce que j’effleure un peu. Dans ces quelques jours loin d’ici une allégorie de ce que nous sommes ensemble.

Dans les chemins à côté, les pas déviés, les roches inconnues, et le grand flot commun qui nous charrie tous, le canevas de ce que nous sommes en train d’écrire.

Tu sais, à reparler de l’avenue Jules Ferry à Malakoff, je vois – pendant que je t’écris – défiler dans ma tête les cafés de Convention, nos lignes sur les papiers déjà, nos plans écrits, les dessins de nos vies, tu es là aujourd’hui. Je parlais, tu en dessinais les contours, il y avait une ligne droite, celle que l’on devait suivre, et à côté coulaient des sentes Comment vois-tu notre vie ?

C’était déjà le cours d’eau, la trace dans la vallée fertile, les contours hostiles, les dunes et nos explorations fragiles,

quelque chose qui ressemble à nous au bord du Nil.

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Alors on est parti à la recherche de notre enfance. Parce qu’elle réussit le tour de force de nous troubler et de nous rassurer à la fois.

Je tourne autour depuis cinq jours – depuis que tu as mis Salomé dans l’ascenseur. Malo et Salomé, autres nous-mêmes.
Savais-tu que Malo signifie « l’otage brillant » en vieux celte ? Je crois qu’on va en souper du Celte, avec cette histoire. Du Celte de Brest. De la Celto-Ligure de Marseille. Des épousailles intranquilles et fécondes certainement, celles de Malo et de Salomé, drôle de couple, reflet inversé de Gyptis et Protée. Ah oui, j’ai écrit Protée et pas Protis ? Dieu de la mer, celui qui change sans fin de forme ? Ou concentré de tous les marins de Méditerranée, frère jumeau d’Ulysse ? Ulysse : on y reviendra.

En attendant, nous avons :
Un marin,
pas d’attaches,
une femme dans chaque port.
Une terrienne,
« posée là » dans son ascenseur,
et qui attend immobile.
Qui est celte ? Qui de Méditerranée ?
Est-ce important ?

Toutes ces questions, nous nous les posons en écrivant, au fil de cette narration qui commence à se tisser. C’est un drôle de métier que nous inventons là : chacun à son tour fait la trame, passe le fil. Ça n’existe pas. Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple. Si c’est toi qui le dis…

Pour revenir à nos moutons : avais-tu remarqué, tout aussi étrangement, que Malo est tout entier dans Salomé ? Salomé, « ès Malo » ? Celle de Malo ? Qui est l’otage de qui ?

Nous les avons bien choisis, ces deux-là. Et ils se sont bien trouvés aussi.
Ça va faire toute une histoire, je crois.

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J’ai mis tant de temps à te répondre. De ce temps-là, on ne s’étonnera pas.
Qui allons-nous esbahir sinon nous-même ? Qui devons-nous surprendre ?

J’ai mis du temps. Je suis restée figée, comme à chaque fois que quelque chose avance. L’avoine ou le seau d’eau, crever de ne rien dire ou jeter l’acide, dire le vrai ou repeindre un brin la réalité, je ne sais, je ne sais, comme aux échecs quand on n’a pas prévu le coup d’après.

Les jours se sont succédé, j’ai encore douté.

Jeudi, nous avions rendez-vous. Quand on s’est retrouvé dans son bureau, tous les deux, un peu recroquevillés, pas vraiment à l’aise in fine, un peu impressionnés, attendant la sentence, je me suis dis que l’histoire continuait.
Nous, recroquevillés, suspendus aux lèvres de ceux qui savent.
Nous, droits comme des i quelques secondes avant dans le couloir ; et soudain, notre superbe en berne, le dos légèrement voûtés, face à celui qui sait.

Je me suis revue dans tous ces bureaux que l’on a traversés ensemble, en attendant les spécialistes, en attendant un verdict. Avec nos poings tout faits, que l’on desserrait vite, nos grandes gueules qui soudain se taisaient, la voix qui tremble, la seconde qui dure des heures comment ira-t-il ?

Il a plissé les yeux, bonhomme et bienveillant, il a souri : il est très très musicien le gamin.

On est sorti, on a beaucoup parlé, on a ri, on a acheté des sablés, on a traîné, un peu éberlués, on était si léger. Bien évidemment, on a su immédiatement que cette petite phrase allait entrer dans le panthéon de nos phrases culte. Je suis sûre, tu le sais aussi, elle viendra s’ajouter à celles qu’on a entendues et retenues, celles des gens qu’on aime par dessus tout Ils sont très conservateurs, à celles des pauvres taches qu’on méprise Je connais mon travail de couleur, en passant par l’indéboulonnable J’attends ta confirmation, phrase d’entre les phrases qui restera pour longtemps première dans notre Top 50.

Il est très très musicien le gamin. Il ne savait pas que quelques mois plus tôt très précisément dans le bureau d’en face, on nous avait dit Cette histoire est incroyable, vous la raconterez mais pas maintenant, racontez la mais dans 10 ans.

Il ne savait pas non plus que cette remarque allait faire son chemin dans nos têtes et qu’au mois d’août, dans la petite maison blanche du Vercors – cahier rose, septième symphonie, première pages rédigées – on prendrait cette décision. Cette histoire-là, d’accord, mais pas maintenant. Nous avons autre chose à faire avant.

On était un peu figé, l’environnement nous faisait douter. Je ne sais pas si tu fais le même constat que moi, c’est toujours l’autre qui nous remet en route. Ce sont ces tiers qui nous rassurent, tous ces adjuvants qui nous ont toujours portés. On les rencontre ça et là sur le bord de notre route, on sait lire dans leurs lignes, on entend leur apophtegme, on fait de notre vie et de leur verbe cette folle légende. On vient de monter d’un étage. Tu as vu d’ailleurs depuis jeudi tout a changé, on s’est envolé.

Dans mes rêves fiévreux, je confonds un peu tout. Je suis toujours dans cet ascenseur, l’avoine l’eau, le bouton du cinq ou celui du six, celui du stop, l’appel d’urgence. Je vois très bien le lieu, je le connais par coeur, cette grande cabine, la glace, cette plaque noire et ses numéros salis par tous les doigts qui s’y sont posés Vous allez à quel étage ? Je confonds un peu tout ce que je dois raconter à propos de cet espèce d’espace : Barbara qui m’entraîne chez Marc, moi ayant rendez-vous chez Rémi, Toi en djellaba montant à l’école, Matteo C’est moi qui appuie sur le bouton, et Salomé à présent, Salomé qui est immobile, Salomé que j’ai posée là et qui attend.
J’appuie sur des boutons fantômes 1984, 2008, 2012…. 1986. 1986.

Salomé que j’ai posée. Salomé qui attend immobile dans un ascenseur au Corbusier.
C’est encore une de nos phrases cultes ça Mes personnages m’emmènent là où je ne voulais pas aller. Celle-là, il faut la dire avec le ton surtout ! et singer et se moquer et se marrer.
Moi, tu me connais, j’ai mes habitudes chez les immanents. Salomé, fillette, tu n’existes pas, tu ne seras toujours réduite qu’à ton rôle dans le récit. Mais Salomé, ma belle, lignes sur le papier, te n’inquiète pas, c’est moi à la barre, c’est moi au clavier, je décide du bouton sur lequel tu vas appuyer, et accroche-toi fillette, ça va décoller.

Jm, rendez-vous demain soir, la cabine aura bougé.

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My C., celle qui,

Oui ce week-end de glace et de neige on s’est dit C’est dingue quand même, et j’ai adoré ce moment, on est des raconteurs d’histoires, et on va le faire savoir. Il faisait si froid, et c’était chaud et bon comme un Caramel.

Loup y es-tu ? J’y suis revenu. Et comme tu as commencé, je vais continuer : y, c’est chez nous.

Alors ce week-end d’ombres allongés et de bruits feutrés par la neige, j’ai écouté une fois encore la bande-son des années 80, celle de Malo et Salomé, Tainted Love et Joy Division les si mal nommés – mais que cette musique allait bien au teint de ces journées blafardes. Et puis d’un coup, dimanche soir, par-dessus le mat et le terne il y a eu cet éclat cet éclair, Starmania, la voix tremblante de Diane Dufresne et celle de Claude Dubois, aérienne, qui aurait aimé être un artiste.

On ne se l’est pas dit mais je crois – je sais – qu’on l’a pensé tous les deux à ce moment, on ne peut pas en rester là, pas cette velléité stérile, pas cette frustration mortifère. Pas nous.

Allez, regarde. Tout est là, autour de toi. Un moment fugace, juste avant le coucher du Prince, où les éléments sont rassemblés. Où l’on roule sous nos doigts les ingrédients, plus qu’à mélanger. Starmania, Tapie qui occupe à nouveau les pages des journaux – il y a même eu un tirage « OM-VA » en coupe de France, c’est dire ! Et il fait aussi froid qu’au Corbusier en février 86.

Alors bienvenue dans les eighties, par un long dimanche d’hiver. On est aux platines, c’est toi qui crée le beat, c’est moi qui scratche. A toi, à moi, on va faire danser le monde avec nos mots. Ecrire un livre c’est comme mixer, on se l’est dit, tu sais, l’écriture palimpseste, on croit tellement à ça. Du Faulkner dans le Vélodrome, ça va swinguer, je crois.

Et on va en étonner plus d’un.

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dear jm,
On a dit plusieurs choses. Il ne faut pas trop réfléchir, peser les mots, soupeser, hésiter. Il faut y aller. Allons-y nom d’un chien. Il faut y aller bon sang de nom de dieu. On a répété ça à l’envi, on l’a assené, envoyé, bramé, beuglé, vociféré, tambouriné sur les murs d’un nombre incroyable de cafés dans lesquels on s’était réfugié pour travailler. Allez quoi on y va.
On ne savait pas trop où ce y était.
On a juste cette conviction profonde, la même, chevillée à nos corps, la même, – quand on s’est vu, on l’a reconnue chez l’autre Tiens tu as la même conviction profonde que moi, chevillée au corps toi aussi – la même te dis-je qui nous anime depuis toujours, qui nous unit, qui nous soude et nous confond même, au grand désespoir de nos congénères  ; on a lié nos quêtes, nos y ne font plus qu’un.
On y va donc.
On a dit d’autres choses, les commencements c’est tellement important, on a croisé Jankélévitch, le courage est affaire de commencement , on a pris peur, on a cru renoncer, on ne s’est pas rendu compte que ça y était. On y allait.

Aujourd’hui c’était un jour de neige et tu as dit C’est dingue  quand même, de tout on fait une histoire. De la moindre bricole, on en compose la narration. De la peccadille, du bout de miette, du point insignifiant. La chanson, le pataquès, la fable, la révolution. Ça nous a fait marrer, ça nous a dessillés – Tu te souviens de dessiller ?, toute une histoire déjà. Non mais c’est dingue quand même, c’est vrai. On vocifère, on déclame, on brame, on double la dose, on affabule, on empile, on gonfle le rien, on crée l’aventure. Il était une fois, ah oui, ah ça oui, on y était.

Aujourd’hui c’était un jour de neige, glacial et langoureux. Tu as fait des crêpes, il a travaillé son Dvorak, le RCT a gagné et pendant ce temps-là je me suis promenée dans les bois mais comme tu n’y es pas, j’ai décidé que voilà, j’allais commencé à t’écrire là.